Si les chats (fin, peut-être)

Après m’être retrouvée dans une poubelle avec des détritus inintéressants et malodorants, je désespérais de finir ma vie de la sorte. J’avais depuis longtemps mis mes idéaux au placard, mais tout de même, j’aspirais à plus de rêve dans cette courte vie.

J’étais en pleine lamentation lorsque j’ai senti du mouvement dans mon tas d’ordures. Une petite main m’a sortie de cet enfer nauséabond. C’est là que j’ai compris toute la sagesse contenue dans la phrase: « nous avons deux vies. La 2e commence quand on prend conscience qu’on en a qu’une. » (Cela ne marche pas pour les chats bien sûr, puisqu’ils en ont 9).

Le reste est anecdotique. La petite main était au bout du bras d’un enfant habile, qui transforme les canettes en voitures pour les vendre à des touristes. Il m’a découpée, modelée et assemblée. Par la suite, j’ai atterri dans ma deuxième vie :

Bibelot enchanté
sur un manteau de cheminée,
Je regarde un chat passer
et repasser.

Le Brusquet

C’est une maison beige, accrochée sur la colline, certains y viennent à pied…et beaucoup en voiture. C’est une ferme provençale typique, avec ses pierres de Banon qui encerclent la cour, pour la protéger des rayons implacables du soleil. Là-bas, en été, il n’y a pas d’eau et même le soleil semble parfois souffrir de sa propre chaleur…Oh, ce n’est pas faute d’en avoir cherché, de l’eau. Les propriétaires de l’endroit ont engagé des sourciers et effectué des forages. Comme dans une reprise de « Manon des sources« , aucune source n’a fait entendre son glouglou salvateur. Cependant, les forages ont servi à l’installation de la géothermie, alors cette version-ci est plus gaie.

2Chardon

Je m’y rends habituellement en été, tous les deux ans. L’air fleure la lavande, pendant un peu plus d’un mois, dans un rayon de 30 kilomètres au moins. Les sons qui résonnent sont les bourdonnements des abeilles, le chant des grillons, parfois celui des cigales. Le paysage est aride, l’herbe, que l’on n’arrose pas, bien entendu, jaunie et parsemée de chardons. Le vacancier en sandales en fait rapidement les frais. La sensation des piquants dans les chevilles est gravée dans mes souvenirs d’enfance, comme celui des sauterelles qui semblent voler par milliers sur notre passage dans les prairies asséchées qui entourent la ferme. J’entends aussi la voix de ma grand-mère qui nous partageait sa grande sagesse dans son accent alsacien. « Araignée du matin, chagrin, araignée du soir, espoir… » J’ai transformé la comptine en « araignée du matin, entrain », comme ça, j’ai toujours une bonne raison de ne pas tuer ces petites bêtes quand j’en croise une au réveil.

C’est ici que j’ai passé mes 18 premiers Noëls, au moins. C’est d’ici que j’ai profité le plus souvent de la majesté du Mont Ventoux, même si je n’en avais pas conscience alors. C’est ici que j’ai tenu des poussins dans mes mains et que j’ai gambadé après les chèvres. Il y a bien longtemps que le troupeau a été vendu, mais il me semble que des âmes caprines habitent toujours l’endroit…

1MontV

Si les chats ont 9 vies (suite)

C’est la Journée de la femme. Les canettes aussi peuvent être féminines…(je m’excuse d’avance auprès de toutes les femmes qui défendent de vrais combats aujourd’hui).

Ensuite, j’ai brièvement été objet de convoitise dans l’armoire réfrigérée d’un hôtel de Cuba, devant laquelle les clients assoiffés s’arrêtaient un instant pour choisir celle qui aurait l’honneur de se glisser entre leurs doigts humides. Je sais que vous saisissez tout l’érotisme de cette phrase, c’est que moi, simple canette, j’ai eu des désirs aussi. L’un de ces clients m’a choisie, m’a décapsulée sans tendresse et m’a vidée de mon contenu. J’ai pu rester quelques minutes dans ses mains chaudes, avant d’être brutalement jetée dans la première poubelle venue.

Si les chats ont 9 vies (suite)

Comme vous ne l’attendiez plus, voici la suite (qui, paradoxalement, est un retour en arrière…)

J’ai été conçue dans une usine de canettes en fer blanc, comme mes sœurs. Nous étions des centaines ou peut-être des milliers… je ne sais pas compter de toute façon. Je suis née dans la solitude, sans un cri, sans amour, dans le bruit infernal des machines de l’usine. À mon arrivée sur le tapis roulant de la vie, j’étais à la fois terrifiée et curieuse. Quelle allait être mon utilité? Allais-je en avoir une? Mon besoin de contribution était vraiment très important. Mon besoin de liberté aussi, mais celui-ci est mort dans l’œuf, si je puis dire, puisque j’ai rapidement constaté que je serai un objet cylindrique, sans mécanisme pouvant me permettre des mouvements. Ensuite, la curiosité a fait place à la frustration, pour ne pas dire le désespoir, lorsqu’on m’a déplacée dans une autre usine pour me remplir de soda. Mon rêve à moi aurait été de participer à une vie saine et écologique. Enfin! Quel pouvoir une canette a-t-elle sur le contrôle de sa destinée?

Si les chats ont neuf vies

Voici le début de l’histoire de la vie d’un objet que l’on croit inanimé…

Si les chats ont 9 vies, combien une canette peut-elle espérer en avoir? C’est la question que je me pose lorsque Tibère, le chat de la maison, passe tranquillement devant la cheminée où je suis posée, c’est -à-dire environ 20 fois par jour, ce qui est énorme, si vous tenez compte du fait que cet animal dort environ 18 heures par jour. Le reste du temps, eh bien, il le passe à circuler devant la cheminée. Je le soupçonne de vouloir me faire enrager dans mon immobilité. En même temps, celle-ci n’est pas totale puisque, dans cette deuxième vie, je suis dotée de roues. Transformée en souvenir de voyage et posée sur une cheminée, j’attends qu’un être compatissant, probablement un enfant, vienne me faire rouler un peu sur le plancher. Je trouve le temps long parfois, mais moins que dans ma première vie.

Un avis de chien

IBU

Mon nom à moi c’est Ibu. En fait, je m’appelle Ibuprofène, mais le vieux loup qui m’a attribué ce nom s’est vite rendu compte de la raison pour laquelle ses congénères se contentent de deux syllabes pour héler leurs fidèles compagnons. Lui qui n’aime pas que je flaire les indices déposés par mes concurrents sur la chaussée a bien été obligé de constater que j’en avais relevé plusieurs avant qu’il n’ait fini de m’appeler. Ah! Sacré Alphonse!
Vous l’aurez compris : même si je suis celui qui perd ses poils, jappe, remue la queue et renifle des derrières, c’est moi qui vais vous parler d’Alphonse. Après tout, n’est-ce pas moi qui le connais le mieux, version diurne comme nocturne? Tenez, la nuit par exemple, Alphonse ronfle. Eh oui! J’ai beau siffloter ou lui donner des petits coups de museau, rien n’y fait. Il a le sommeil lourd et tonitruant. Le matin, quand il se lève, il est guilleret et dispos, tandis que je peine à me lever. Malgré ses 91 ans, il est en pleine forme.
Il aime tellement la vie qu’il ne veut pas la quitter. C’est la conclusion à laquelle a dû arriver son petit-fils il y a 7 ans, lorsqu’il comptait sur un héritage pour se lancer dans la musique. C’est à ce moment-là, alors que j’étais un tout jeune chiot, qu’Alphonse m’a présenté à sa famille. Et là! Vous auriez dû voir la truffe du petit-fils : paupières déconfites, oreilles tombantes, babines frémissantes…on aurait dit qu’il avait avalé un os de travers. Il venait sans doute de réaliser qu’un délai de la taille d’une vie de chien venait de se déposer en travers de son chemin. Alphonse n’est pas dupe : il en rit encore! Non qu’il n’aime pas son petit-fils, mais il veut qu’il en « arrache » un peu, comme lui qui a trimé dur pour acheter sa pharmacie, à l’époque.
Alphonse me raconte souvent ses jeunes années. Il est particulièrement volubile lorsque nous sommes tous les deux dans la cuisine et qu’il prépare le souper. Comme si le fait d’être absorbé par une tâche qu’il aime stimulait sa mémoire. Il me raconte souvent des anecdotes joyeuses, du temps où il rôdait avec sa meute d’amis, tous disparus aujourd’hui. Quelquefois, je l’entends gémir et le voit verser une larme, le plus souvent à l’évocation de sa défunte compagne. Dans ces moments-là, je sens qu’elle lui manque, qu’il aimerait bien se blottir contre elle et frotter son museau contre le sien. Ensuite, il reprend le fil de ses histoires avec force gestes, fait mine de nettoyer ses lunettes et me propose une marche avant de se mettre à table. Il est comme ça, Alphonse, rempli de la vie qui passe.

Du gel à la pelle

Glace (2)

Il fait froid aujourd’hui
Il pèle
C’est un de ces jours précis
Où les poils du nez gèlent.

Je le mets justement dehors, mon nez
et l’expression prend tout son sens
car de mon harnachement de guerrier
C’est bien le seul qui dépasse

Mon acuité sensorielle
Semble réduite pour l’instant
À quelques parcelles
De peau pourtant cachées sous les vêtements

Puis mes yeux s’habituent
à la pâle luminosité
Je les plonge in situ
Dans les allées enneigées.

Mes pas crissent dans les traces
Laissées par le marcheur précédent.
Pas de réchauffement qui n’efface
Cette marque de prévenance, heureusement.

Elles guident mes pas puis mes pensées sur le fil
ténu de leur mélopée
Mais mon activité mentale est plutôt tranquille
Dans ce décor froid et enchanté.

Glace

Car dans cette symphonie de glaçons
C’est la nature qui donne le ton
Il n’y a qu’à s’asseoir – euh non!
Seulement marcher,
Regarder et respirer.