Un avis de chien

IBU

Mon nom à moi c’est Ibu. En fait, je m’appelle Ibuprofène, mais le vieux loup qui m’a attribué ce nom s’est vite rendu compte de la raison pour laquelle ses congénères se contentent de deux syllabes pour héler leurs fidèles compagnons. Lui qui n’aime pas que je flaire les indices déposés par mes concurrents sur la chaussée a bien été obligé de constater que j’en avais relevé plusieurs avant qu’il n’ait fini de m’appeler. Ah! Sacré Alphonse!
Vous l’aurez compris : même si je suis celui qui perd ses poils, jappe, remue la queue et renifle des derrières, c’est moi qui vais vous parler d’Alphonse. Après tout, n’est-ce pas moi qui le connais le mieux, version diurne comme nocturne? Tenez, la nuit par exemple, Alphonse ronfle. Eh oui! J’ai beau siffloter ou lui donner des petits coups de museau, rien n’y fait. Il a le sommeil lourd et tonitruant. Le matin, quand il se lève, il est guilleret et dispos, tandis que je peine à me lever. Malgré ses 91 ans, il est en pleine forme.
Il aime tellement la vie qu’il ne veut pas la quitter. C’est la conclusion à laquelle a dû arriver son petit-fils il y a 7 ans, lorsqu’il comptait sur un héritage pour se lancer dans la musique. C’est à ce moment-là, alors que j’étais un tout jeune chiot, qu’Alphonse m’a présenté à sa famille. Et là! Vous auriez dû voir la truffe du petit-fils : paupières déconfites, oreilles tombantes, babines frémissantes…on aurait dit qu’il avait avalé un os de travers. Il venait sans doute de réaliser qu’un délai de la taille d’une vie de chien venait de se déposer en travers de son chemin. Alphonse n’est pas dupe : il en rit encore! Non qu’il n’aime pas son petit-fils, mais il veut qu’il en « arrache » un peu, comme lui qui a trimé dur pour acheter sa pharmacie, à l’époque.
Alphonse me raconte souvent ses jeunes années. Il est particulièrement volubile lorsque nous sommes tous les deux dans la cuisine et qu’il prépare le souper. Comme si le fait d’être absorbé par une tâche qu’il aime stimulait sa mémoire. Il me raconte souvent des anecdotes joyeuses, du temps où il rôdait avec sa meute d’amis, tous disparus aujourd’hui. Quelquefois, je l’entends gémir et le voit verser une larme, le plus souvent à l’évocation de sa défunte compagne. Dans ces moments-là, je sens qu’elle lui manque, qu’il aimerait bien se blottir contre elle et frotter son museau contre le sien. Ensuite, il reprend le fil de ses histoires avec force gestes, fait mine de nettoyer ses lunettes et me propose une marche avant de se mettre à table. Il est comme ça, Alphonse, rempli de la vie qui passe.

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